Le dragon de l’eau

mercredi 7 février 2018 10:55

La Chine cherche à asseoir son influence géopolitique en Asie du Sud-Est, en détournant ses fleuves.

Par Christophe Boucher-Rouleau


Dans les dernières années, la Chine exploite ses ressources hydrauliques, construisant de nombreux barrages sur les fleuves qui traversent son territoire. Les pays situés en aval de ces cours d’eau s’en inquiètent, puisque les constructions chinoises les touches directement.

La Chine est en position de force par rapport aux pays en aval, du fait qu’elle contrôle l’amont de ces fleuves. « La Chine peut, et elle le fait, installer des barrages sur ces fleuves, sur son propre territoire, et ainsi contrôler en bonne partie le débit et l’approvisionnement », soutient le professeur de géographie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Yann Roche. C’est un énorme avantage selon cet expert des ressources naturelles d’Asie du Sud-Est, puisque plusieurs de ses opposants dans le dossier ont des relations délicates avec Pékin.

Décidée à aménager ses ressources hydrauliques, la Chine semble pouvoir se permettre autant d’ambition, selon le professeur de géographie spécialiste de l’eau à l’Université Laval, Frédéric Lasserre. « Sur le Mékong, par exemple, elle a construit déjà sept ou huit barrages, il y en a d’autres qui sont en projet. Sur le Brahmapoutre […] il y a plusieurs projets de barrages qui sont à l’étude, il y en a un dont la construction a commencée », affirme-t-il. D’après lui, la Chine n’est pas près de modifier sa politique en la matière, qui consiste à ne pas se soucier des conséquences sur les nombreux pays en aval tels que le Myanmar, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam pour le Mékong, ainsi que l’Inde pour le Brahmapoutre.

La modification du débit de ces fleuves peut entraîner des effets négatifs sur les écosystèmes, ceux-ci peuvant aller de la perturbation des pêches, avec des impacts sur le plan social et économique, à la mise en danger de certaines espèces, explique Yann Roche. Ces constructions peuvent également perturber la variation saisonnière du débit de ces cours d’eau. « Si on construit ces réservoirs […], ça peut perturber de façon significative la crue annuelle qui est importante pour ces écosystèmes », affirme Frédéric Lasserre.

Il est cependant difficile d’envisager la pleine portée de l’aménagement de ces milieux naturels. « On est dans le domaine des hypothèses puisqu’on ne sait pas encore de manière certaine quels pourraient être les impacts de la succession de barrages que la Chine construit sur son territoire », nuance-t-il.

Des recours limités

Les États en aval n’ont que très peu de recours malgré les risques que comportent pour eux les actions de la Chine. « La seule obligation en termes de droit international, c’est que lorsqu’un  État commence à envisager une utilisation [du fleuve], il doit signifier cela aux autres États », atteste le chargé de cours spécialiste en droit de l’eau à l’UQAM, François-Xavier Saluden. Par contre, même si les autres pays sont en désaccord, « l’État qui pense faire la réalisation ne sera pas gêné », convient-il.  

Malgré tout, la Chine a échoué à plusieurs reprises à cette tâche de communication. Cette année, elle n’a pas fourni les données du flux du Brahmapoutre à l’Inde. « Pour elle, dès que le fleuve coule sur son territoire, elle est pleinement souveraine et donc elle n’a pas besoin de rendre compte et de consulter les États en aval », affirme Frédéric Lasserre. Selon lui, les États en aval sont en colère car ils ont l’impression d’être mis devant le fait accompli, ce qui peut créer des tensions. De plus, la Chine est peu réceptive à l’arbitrage international. « Elle estime que ce qui se passe sur son territoire la concerne de manière exclusive et donc qu’il n’y a pas lieu de faire appliquer de conventions ou de jugements internationaux », ajoute Yann Roche.  

Il serait extrêmement étonnant, voire même impossible, que la communauté internationale agisse dans ce dossier. « D’un point de vue inter-étatique, juridictionnel, il n’y a pas tellement de choix possible », croit François-Xavier Saluden. Puisque la Chine possède un siège permanent sur le conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies, elle possède de facto un droit de veto qui lui permettrait de bloquer une éventuelle intervention internationale. De plus, les actions chinoises dans ce dossier ne sont pas assez importantes pour être considérées comme un crime international selon cet expert du droit de l’eau.

La Chine démontre toutefois une ouverture. « Elle communique quand même quelques informations en dehors de toutes obligations», se réjouit François-Xavier Saluden. Pour lui, ces actions prouvent que la Chine réalise l’importance de coopérer avec les États en aval, puisqu’il existe une interdépendance autour de cette ressource.

Les experts s’entendent, la Chine a la capacité d’imposer sa volonté sur les ressources hydrauliques d’Asie du Sud-Est. Par contre, il est selon eux trop tôt pour savoir si elle va décider de collaborer avec ses voisins ou si elle les mettra dans l’eau chaude en faisant cavalier seul.

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