Lorsque l’interdit pousse à l’excès

mercredi 7 février 2018 12:08

Même si le gouvernement iranien refuse d’en parler, le problème d’alcoolisme dans ce pays est grandissant et les conséquences liées à la consommation paraissent extrêmes.

Par Laurence Philippe


Chaque année, l’alcoolisme affecte des milliers d’Iraniens alors que toute consommation ou fabrication d’alcool est prohibée selon la République islamique d’Iran. Plutôt que de reconnaître ce fléau et de mettre en place des solutions pour y remédier, le gouvernement s’évertue à ignorer le problème, ce qui empire la situation.

« À chaque fois qu’une réalité sociale ne plait pas aux autorités iraniennes, on essaye de la cacher, mais serrer trop fort les règles peut être contreproductif puisque les gens sont attirés par l’interdit», explique la chercheure en résidence à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand et doctorante à l’UQAM, Hanieh Ziaei. C’est à ce niveau que les autorités en Iran ont moins compris, car il y a une limite à contrôler la société dans son ensemble ».

Dirigé par la République islamique depuis 1979, l’Iran est soumis à un code de lois basé sur la Charia. L’interdiction de consommer de l’alcool fait partie de ce code de conduite que doivent respecter tous les musulmans iraniens, mais cette prohibition n’empêche pas des milliers d’entre eux à en consommer quotidiennement. Hannah Ziaei estime à environ 1 million le nombre de buveurs réguliers en Iran, tout en soutenant qu’il n’y a pas vraiment d’études ou de statistiques claires à ce niveau puisque personne n’en parle ouvertement.

« Ce qui est intéressant lorsqu’on regarde la législation, c’est qu’on parle essentiellement d’atteinte à la morale islamique. C’est une justification idéologico-religieuse », constate Hanieh Zieai. La législation, qui s’adresse donc principalement aux musulmans, permet aux adeptes des autres religions la consommation d’alcool. Les nons-musulmans sont quand même soumis à certaines règles, tel que de ne pas boire dans un lieu public.

Selon le code pénal iranien, la punition pour toute consommation d’alcool est de 80 coups de fouet et un risque d’emprisonnement pouvant aller de 3 à 6 mois. S’il y a récidive plus de trois fois, c’est la peine de mort qui s’applique. Bien que ce genre de cas soit rare chez les mineurs, un enfant de 15 ans détient l’âge majeur selon l’Islam et peut subir cette condamnation. Il ne sera toutefois pas exécuté avant d’atteindre la majorité officielle, soit 18 ans.

Négliger la santé, la sécurité et les droits

« Ce régime idéologique est parmi les plus répressif du monde », s’indigne le président honoraire de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et avocat, Karim Lahidji. Selon lui, un individu, peu importe sa religion, ne devrait pas être poursuivi, flagellé, emprisonné ou mis à mort pour un acte qui concerne sa vie privé et qui ne met pas en péril la vie, la santé ou la liberté d’autrui. Il considère que ce sont des positions autoritaires qu’impose le gouvernement à la population iranienne.

Ce qui est surtout problématique, c’est toute la question de l’ivresse au volant et des problèmes de santé que crée la consommation d’alcool chez un musulman ou un non-musulman, selon Hanieh Ziaei, chercheure en résidence et doctorante à l’UQAM. Le gouvernement, préférant ignorer le problème, n’offre pas aux citoyens les ressources suffisantes pour obtenir l’aide nécessaire afin de se sortir d’un problème d’alcoolisme. Les solutions étant limitées, Hannah Ziaei croit que le gouvernement iranien doit commencer par reconnaître la problématique et mettre en place des infrastructures adéquates, tel que des centres de désintoxication, afin de venir en aide aux personnes dépendantes.

Actuellement, la société s’organise clandestinement et prend des risques pour s’entraider puisqu’à partir du moment où un groupe vient en aide aux personnes qui consomment de l’alcool, il n’y a aucune reconnaissance de l’État. Le groupe se trouve donc dans le non-respect de la loi, affirme Hanieh Ziaei.

Risques et clandestinité

Parallèlement à cette interdiction, un marché noir s’est développé en Iran. L’alcool qu’on y trouve est souvent de mauvaise qualité, car il est fabriqué localement par des gens mal formés ou utilisant les mauvais produits chimiques. Cela peut entraîner des erreurs de dosage ou de mélange et mener à la mort ou à la cécité chez le consommateur, s’indigne la chercheure en résidence et doctorante à l’UQAM.

Certains alcools de bonne qualité proviennent illégalement des pays voisins, mais sont beaucoup plus coûteux. « La caractéristique principale de ce régime, c’est la corruption. Toute sorte de contrebande arrive facilement et d’une manière très importante dans le pays. C’est la raison pour laquelle, si vous avez des moyens financiers, vous pouvez passer par ces filières », explique le président honoraire de la FIDH, M. Lahidji.

« La légitimation de cette loi basée sur la religion engendre l’oppression et la crainte comme modes de gouvernance. On institutionnalise la peur pour mieux contrôler et faire réfléchir », évoque Hanieh Ziaei. Le fléau, qui n’échappe tout de même pas au gouvernement, va à l’encontre de leurs discours religieux et idéologiques, ajoute-t-elle. Les autorités qui font fi de cette réalité ne sont pas près de retirer la prohibition de l’alcool du code de conduite iranien. Le gouvernement devrait tout de même être en mesure d’en parler plus ouvertement s’il ne parvient pas à gérer la situation actuellement.

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