Quand les pilules sont faciles à avaler

jeudi 8 février 2018 11:04

Les Canadiens consomment une quantité importante d’antibiotiques car ils ont leur santé à cœur. Mais à qui vont réellement leurs bénéfices?

Nina-Rose Cassivi


Le Canada représentait en 2015 le 10e marché pharmaceutique le plus important à l’échelle mondiale, avec une vente annuelle de 24,6 milliards de dollars en produits, selon Statistique Canada. L’accessibilité des antibiotiques offerts aux Canadiens a des retombées économiques positives pour l’industrie, mais néfastes sur leur santé.

« La consommation d’antibiotiques est exagérée parce que les gens veulent guérir vite, ils ne veulent pas souffrir », en déduit Jean-Claude Dessureault, un pharmacien-propriétaire à la retraite. Il a d’ailleurs observé des changements sur nos habitudes de consommation d’antibiotiques depuis le début de sa carrière: l’industrie offre une plus grande variété d’antibiotiques, et la quantité que nous consommons est bien plus importante.

Selon lui, nous sommes davantage une société hypocondriaque qu’une société malade, car la peur de développer une infection est très présente. L’industrie pharmaceutique encourage donc les professionnels de la santé à vendre la guérison aux citoyens. « Les médecins et les pharmaciens ont toujours eu des cadeaux, dont moi qui en recevait beaucoup et même des ristournes de la part de l’industrie », confesse l’ex-pharmacien. Il explique entre autres que l’industrie lui a souvent offert des boîtes supplémentaires d’antibiotiques d’une certaine compagnie pour l’encourager à vendre cette marque.

Le vrai prix du cachet

Stéphanie Caron, technicienne en laboratoire dans une pharmacie, affirme qu’il est facile de se procurer un antibiotique dont nous n’avons pas besoin. Elle illustre par exemple qu’en allant à la pharmacie pour une infection urinaire, le pharmacien redirigera le client vers un médecin. Par contre, ces derniers ont remarqué que le traitement antibiotique qui traite l’infection urinaire est le même que celui qui est prescrit par les pharmaciens en prévention pour la diarrhée du voyageur. Ainsi, la prochaine fois que cette personne aura une infection urinaire et qu’elle veut éviter d’attendre à l’urgence pour voir un spécialiste, elle consultera le pharmacien. Or, en s’auto-diagnostiquant, une personne s’expose à des risques pour sa santé. Également étudiante en pharmacie à l’Université Laval, elle dénonce qu’un usage abusif d’antibiotiques peut rendre les bactéries résistantes à celui-ci. Il sera alors plus difficile pour le corps de les combattre.

Ainsi, la surutilisation d’antibiotiques a un impact direct sur la capacité du corps humain à se défendre contre les bactéries. Stéphanie Caron explique par exemple le cas de la pénicilline, un antibiotique prescrit abondamment il y a une quinzaine d’années et qui n’a aujourd’hui plus d’effet contre certaines bactéries telle que la pneumocoque (Streptococcus pneumoniae) qui traite l’otite et la pneumonie chez les enfants. Cette résistance bactérienne peut entraîner d’autres conséquences comme le risque d’échec ou de complications d’un traitement antibiotique et l’augmentation d’interventions chirurgicales, selon l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux. « L’industrie, qui veut faire beaucoup d’argent, fabrique régulièrement des nouvelles générations d’antibiotiques, mais au final on ne sait pas qui va gagner; est-ce que ce sera les bactéries ou les cellules d’antibiotique? C’est une partie chaudement discutée », soutient Mr Dessureault.

Bien que les Canadiens consomment beaucoup d’antibiotiques, ils prennent rarement le temps de s’attaquer aux causes directes de certaines maladies. « Je suis consciente que la médecine existe pour une raison, mais en allant me renseigner, ça a diminué mes peurs face aux maladies », explique Kristel Savard, une future sage-femme qui a décidé de limiter sa  prise d’antibiotiques au quotidien.

Elle utilise les plantes, les huiles essentielles et les produits naturels à des fins médicinales qui ont des bienfaits réels sur notre santé, comme l’eucalyptus, qui traite les infections dans les voies respiratoires. « Plus on donne la chance au corps de se défendre lui-même, plus il est capable d’acquérir cette compétence-là », avance-t-elle afin de proposer que l’humain n’a pas toujours besoin d’utiliser des médicaments pour guérir. En somme, en abusant de la vertu  des antibiotiques, ils peuvent avoir un effet inverse sur notre santé.

1 Comment

  • Jerome

    Superbe article, cela déconce l’emprise des compagnies pharmaceutique sur la société. Bravo !

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