L’empire des produits laitiers

jeudi 8 février 2018 11:11

Le lait est un aliment que tous les Québécois chérissent. Ce produit est-il aussi essentiel à la santé que l’industrie nous le fait croire?

Emmanuelle LeBlond


Piliers de l’économie québécoise, les produits laitiers sont omniprésents dans notre quotidien. Ce succès est la somme de plusieurs années de dur labeur. Portrait d’une industrie en pleine croissance, mais qui présente bel et bien des failles.

Avec plus de 5 500 fermes, Les Producteurs de lait du Québec proclame la province francophone au premier rang de la production laitière du Canada. Le lait est un aliment important dans la société québécoise, car cette boisson fait partie de nos traditions nationales, affirme Élise Desaulniers, auteure de l’essai Vache à lait: dix mythes de l’industrie laitière. Dans son ouvrage, elle aborde l’attachement que les Québécois éprouvent envers les produits laitiers. «L’agriculture demeure une fierté québécoise, une caractéristique importante de l’imaginaire social et culturel», explique Mme Desaulniers. À son avis, les publicités insistent sur l’aspect émotif du produit afin de toucher les cordes sensibles des consommateurs.

Si le lait inspire le réconfort, c’est surtout parce qu’il est associé à l’enfance, explique Joanne Burgess, professeure au département d’histoire à l’Université du Québec à Montréal. À partir de 1920, le marketing auprès des jeunes fut une stratégie payante pour les industries laitières, complète-t-elle. Cette boisson a été introduite dans les milieux scolaires afin d’assurer une meilleure nutrition auprès des enfants souffrant de carence alimentaire. Après la Deuxième Guerre mondiale, on assiste à une réelle expansion de la production laitière. À cause des rendement de plus en plus important, l’offre est devenue beaucoup plus élevée que la demande. «La question était : comment écouler ce lait. Les fermes laitières devaient s’assurer que le marché se développe», note Joanne Burgess. Pour équilibrer la balance, les publicités se sont intensifiées pour ouvrir ses horizons au grand public. Encore aujourd’hui, le marketing exerce une influence considérable sur les consommateurs via les campagnes publicitaires télévisées menées par des personnalités connues, conclut Mme Desaulniers.

Le lobbyisme politique a également un rôle important à jouer dans ce marché, car c’est l’État qui fixe le prix du lait, amène l’auteure. «La production laitière est une industrie qui est protégée et qui a une place spéciale contrairement à l’industrie du jus de pomme, par exemple», supporte-t-elle.

Un goût culturel

Contrairement à ce que nous pouvons croire, la consommation de lait naturel est une habitude récemment adoptée au Québec. Auparavant, la production laitière reposait majoritairement sur le beurre et le fromage. «Le lait du XIXe siècle et du début du XXe siècle était un produit assez dangereux, parce qu’il était un vecteur de transmission de différents types de microbes et de maladies», indique la professeure Burgess. La pasteurisation et les recherches nutritionnelles ont encouragées les consommateurs à incorporer cette boisson dans leur alimentation, poursuit-elle.

La consommation de produits laitiers est une tendance principalement occidentale, stipule Mme Desaulniers. Selon elle, cette habitude est un goût culturel qui s’est forgé à travers le temps. «C’est juste le quart des humains qui aujourd’hui sont capable de digérer le lait», mentionne l’auteure. L’intolérance au lactose et les allergies à la protéine du lait sont des réactions tout à fait normales puisque le lait n’est pas essentiel à notre santé, poursuit-elle. «L’humain n’est pas fait pour consommer le liquide de croissance d’un autre mammifère. Notre corps s’est adapté à l’évolution, mais le seul fait que le lait contient des hormones de croissance et des hormones de grossesse devraient nous inquiéter», déclare-t-elle.

D’après l’auteure, il n’y a rien de magique dans la composition de cette boisson. Tous les nutriments du lait sont présents ailleurs dans notre alimentation. «Du calcium, on en trouve partout : dans le chou, dans le kale, dans les amandes, dans le sésame, renchérit-elle avec conviction. Le lait de soya enrichi a exactement les mêmes propriétés que le lait de vache, mais il ne vient pas d’un animal». Selon les observations d’Élise Desaulniers, le lait est un aliment facilement remplaçable.

Le guide alimentaire canadien

Les modifications potentielles au guide alimentaire canadien de 2018 révèlent aussi cette réalité. Selon le nouveau rapport, les protéines végétales vont remplacer les protéines laitières pour des raisons nutritionnelles et environnementales. Rappelons que le guide actuel recommande la consommation de quatre verres de lait par jour afin d’avoir une alimentation saine.

Malgré la menace qui plane sur les produits laitiers, les grands producteurs restent optimistes. C’est le cas de la Ferme Gerville qui est en fonction depuis 1966 à Baie-du-Febvre. Avec 180 vaches à leur charge, cette ferme laitière a le vent dans les voiles. «Quand je suis arrivé en 2010, la capacité de croître était stagnante. On parlait de 1 à 2% par année et maintenant on parle de 15 à 20% par année. Ce n’est pas la même game», évoque le propriétaire de la Ferme Gerville Simon Lefebvre. Quant au futur, il entrevoit même un potentiel d’investissement intéressant au sein de sa ferme. «On a un projet de construction d’étable de 1,5 million. Si je n’avais pas confiance en l’avenir de l’industrie laitière, on ne se lancerait pas dans ce projet-là », affirme M. Lefebvre.

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