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dimanche 11 février 2018 2:08

L’appréciation cinématographique des séries télévisées est en déclin avec la montée en popularité du phénomène du binge-watching.

 Par Marguerite Morin


Stranger Things, Breaking Bad, House of Cards, Game of Thrones, The Walking Dead : l’offre de séries est grandissante et la tentation de vouloir écouter l’entièreté d’une nouvelle série dans les jours suivants sa sortie est omniprésente. Or, le phénomène du visionnement en rafale, plus communément appelé binge-watching, peut nuire à l’expérience artistique entourant cette pratique de plus en plus populaire.

Le binge-watching, un phénomène ancré dans les habitudes de consommation depuis l’époque des coffrets DVD, où la totalité des épisodes étaient à disposition en un boîtier, est désormais une pratique courante en ce 21e siècle. L’habitude entourant l’écoute en rafale est en plein essor avec l’arrivée des chaînes de télévision sur demande ainsi que des sites web de streaming et de rattrapage télé, tels que Netflix, Hulu et Illico, qui facilitent grandement l’accessibilité des œuvres cinématographiques et des séries télévisées.

Pour plusieurs, écouter l’intégralité d’une série télévisée en quelques jours est essentiel pour éviter tout désintérêt envers ce dit feuilleton, tandis que pour d’autres, ce mode de consommation anéantit toutes formes d’anticipation ou d’appréciation de l’œuvre.

Une attente bénéfique

Selon l’étude The impact of binge watching on memory and perceived comprehension, réalisée par le Dr. Jared Horvath, chercheur en neurosciences à l’Université de Melbourne, le fait d’écouter un autre épisode après au moins trois d’affilés ne permet pas de profiter à fond de la série que l’on visionne. L’étude confirme que les gens ayant cette habitude ont moins de mémoire concernant certains détails, contrairement à ceux qui la regardent une fois par semaine, par exemple. L’attente serait donc bénéfique pour pouvoir apprécier les œuvres télévisuelles à leur juste valeur.

« Darth Vader est devenu le plus grand antagoniste de l’histoire du cinéma, ou presque, parce que les gens ne l’ont pas binge-watché. […] Ils ont dû attendre au moins deux ans entre chaque film pour connaître le personnage », explique le réalisateur de la série L’imposteur diffusée sur les ondes de TVA, Yan Lanouette-Turgeon. En ce qui concerne son point de vue de créateur, il déclare être indifférent. « Ça ne me dérange pas nécessairement […]. J’essaie juste de faire quelque chose qui, moi, me plait. De toute façon, les gens consomment comme ils le veulent et on ne peut rien y changer », affirme-t-il.

Un vent de renouveau

Depuis quelques années, on assiste à un renouveau de la télévision avec le « phénomène Netflix », c’est-à-dire que de plus en plus de chaînes de télévision offrent un nouveau contenu original et se lancent dans l’autoproduction de projet de plus grande envergure, suite à une plus grande demande de contenu de qualité. Les chaînes américaines AMC et HBO, qui ont produit respectivement les séries originales The Walking Dead ainsi que Game of Thrones, en sont de bons exemples.

« On assiste à un virage de la qualité cinématographique en ce qui concerne les séries », avance le professeur Pierre Barrette, spécialiste du cinéma et de la télévision contemporaine à l’École des Médias de l’Université du Québec à Montréal. « Maintenant, on voit des séries à plus grand budget, avec des acteurs professionnels et avec des équipes de tournage semblables à celle du cinéma. »

Barrette renchérit en expliquant que les téléspectateurs ne considèrent plus les séries comme étant « des séries » en tant que tel. Aujourd’hui, les séries télévisées s’apparentent plutôt à des films de dix heures, divisés en plusieurs épisodes. « L’intérêt reste le même, on assiste seulement à une convergence du phénomène », déclare-t-il en parlant du « phénomène Netflix » et de l’évolution de la qualité entourant la production des séries télévisées.

LeeLou Rochon, une étudiante et une sprinteuse télévisuelle assumée ayant un emploi à temps partiel, profite de ses temps libres pour binge-watcher des séries telles que Friends, Grey’s Anatomy, Riverdale, et même la téléréalité Survivor. « Ça me permet de prendre un break. C’est bon pour le moral et, ironiquement, ça aide à ma productivité par la suite », explique-t-elle. Elle soutient que le binge-watching reste une expérience artistique malgré sa popularité et que cette pratique permet aux auditeurs de regarder plusieurs épisodes en rafale sans perdre le fil et l’excitation que la série leur apporte. Selon elle, mieux vaut ne pas trop attendre entre chaque épisode puisque plusieurs éléments pourraient être oubliés ce qui pourrait éventuellement générer un désintérêt auprès des téléspectateurs.

Somme toute, malgré le fait que la vision entourant le binge-watching soit négative, le professeur Pierre Barrette reconnaît que cette pratique devient de plus en plus acceptée socialement. « Rendu-là, c’est une habitude, voire même une tradition, qui est installée chez le consommateur. Le visionnage en rafale peut être fait raisonnablement comme il peut éventuellement mener à l’excès. »

 

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