Malaise extatique

mercredi 16 mai 2018 8:26

Quand l’art s’en prend au corps humain

Camille Avery-Benny


Florence, 1817. Henri Beyle, un écrivain français mieux connu sous le nom de Stendhal, sort de la Basilique Santa Croce. Pris d’un « battement de cœur », de « sensations célestes » et de « sentiments passionnés », il est victime du syndrome qui portera plus tard son nom.

En 1826, Stendhal publie ses récits de voyage et devient alors le premier auteur à témoigner de certains malaises physiques associés à l’art. « Mon émotion est si profonde qu’elle va presque jusqu’à la piété », écrit-il, troublé par sa rencontre avec les tombeaux de Machiavel, Michel-Ange et Galilée, à Florence.

Dans les années 1980, la psychanalyste Graziella Magherini s’est intéressée au phénomène paradoxal opposant malaise et extase dont elle était témoin à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence. Après avoir mené des recherches approfondies et recueilli plus d’une centaine de témoignages auprès de patients de l’hôpital, elle dédie ses recherches à l’écrivain français et publie un livre, Le syndrome de Stendhal, dans lequel elle étale sa théorie.

Associé au syndrome du voyageur, le syndrome de Stendhal en est un psychosomatique, c’est-à-dire, qui a des effets non seulement sur l’esprit, mais également sur le corps. Les victimes révèlent une vingtaine de symptômes variés, dont une accélération du rythme cardiaque et une hausse de la température corporelle, suivies de douleurs, de vertiges et d’hallucinations. Certains patients révèlent également avoir vécu l’euphorie, voire même l’omnipotence.

« Dans tous les cas, des histoires personnelles complexes et conflictuelles sont en cause, liées à la biographie de chacun », conclut Graziella Magherini, dans Le syndrome de Stendhal. La psychanalyste freudienne y présente quelques uns des patients qui l’ont consultée, en Toscane. Franz, Allemand d’âge mûr, rapporte avoir vu « des couleurs jamais vues », s’être senti « bouleversé, déconcerté [et] désorienté », au terme de son séjour florentin.

Le neurologue espagnol Angel Luis Guerrero estime que la réaction cérébrale qui caractérise le syndrome de Stendhal s’apparente à celle d’un trouble anxieux. Après avoir mené une étude auprès de voyageurs ayant présenté des symptômes rappelant l’expérience décrite par Stendhal, il conclut: « Le syndrome est bien réel. Il existe. »

Perçue comme romantique et fantaisiste par certains, la théorie florentine ne fait pas l’unanimité. Dans un article paru en 2008, le psychologue et psychothérapeute Nicolas Gaillard conteste certains aspects du travail de Graziella Magherini: « La fatigue joue un rôle important dans l’état de santé des nombreux touristes, facteur sans doute plus déterminant qu’autre chose », écrit-il.

Rappelant que des réactions similaires à celles causées par le syndrome de Stendhal ont été répertoriées ailleurs dans le monde, notamment à Jérusalem et Paris, le psychologue clinicien Andrew Ryder émet la possibilité que le syndrome de Stendhal ne soit en fait qu’un « recoupement parmi les symptômes d’un condition plus générale ».

 

Leave a reply

required

required

optional