La technologie au service de l’environnement

mercredi 16 mai 2018 8:29

Envoyer un courriel ou taper une requête sur Internet émet du CO2 et consomme de l’énergie sans alarmer les utilisateurs.

Emma Jaquet


Mélanger technologie et environnement, c’est le pari d’Ecosia, moteur de recherche fondé il y a près de 10 ans. Grâce aux partenariats publicitaires, l’entreprise allemande plante des arbres afin de diminuer l’empreinte de carbone.

La mission d’Ecosia est de régénérer les forêts d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Océanie afin d’apporter un changement positif à l’environnement. Il suffit de faire une requête dans la barre de recherche d’Ecosia, de cliquer sur une annonce ou d’effectuer un achat sur un site partenaire pour générer des revenus. Ensuite, 80% de ces revenus seront versés à des partenaires de l’entreprise comme The Friends of Usambara Society ou Pur Projet, qui planteront des arbres en Tanzanie, au Brésil ou encore en Indonésie.

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), un courriel avec une pièce jointe nécessite 25 watts. En seulement une heure, environ dix milliards de courriels sont envoyés à travers le monde, ce qui représente 4 000 tonnes de pétrole. « On est si souvent sur un écran, que l’on n’a pas l’impression de dépenser de l’énergie», mentionne Luc Bouthillier, professeur au département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval. Pourtant, les géants d’Internet comme Google ou Microsoft alimentent leurs centres de données avec des énergies renouvelables depuis 2017. Pour l’entreprise allemande, c’est un pas en avant, mais il faut trouver des alternatives écologiques pour que les multinationales consomment de façon plus responsable.

Le superhéros de l’environnement

Depuis sa création, en 2009, Ecosia a planté plus de 22 millions d’arbres grâce à 7 millions d’utilisateurs. Toutes les 2 secondes, l’entreprise finance la plantation d’un arbre. « C’est vrai qu’avec leurs chiffres, on peut penser que Ecosia appuie un peu fort sur le crayon, mais ils sont tout de même plausibles», croit-il. «Il faut aussi voir le fonctionnement de leur compteur».

La compagnie désire mettre fin à la déforestation qui sévit dans les pays du tiers monde. Plus de la moitié des revenus d’Ecosia sont investis dans la plantation d’arbres, soit 470 215€ (730 635$) pour décembre 2017. Selon Nelson Thiffault, ingénieur forestier et chercheur scientifique pour le Centre canadien sur la fibre de bois (CCFB), «[…]le financement de projets de plantations d’arbres est un des moyens à privilégier pour contrer la déforestation. La plantation permet de reconvertir des superficies déboisées en forêts. Cependant, elle ne peut à elle seule contrer la déforestation». D’après lui, le principal facteur de la déforestation est la conversion de superficies forestières en terres agricoles. Il ajoute que la pauvreté et la précarité des peuples peuvent être les causes sous-jacentes de la transformation des surfaces forestières.

Des arbres miracles ?

«Si elles sont bien utilisées et bien planifiées, les plantations peuvent servir à séquestrer le carbone atmosphérique et ainsi combattre les changements climatiques. Cela permet aussi de stabiliser les sols, de maintenir la capacité productive des sites, de ramener des essences en raréfaction, ou encore de créer des habitats fauniques», ajoute M. Thiffault. « La plantation d’arbres vise aussi à limiter l’avancée des déserts», complète M. Bouthillier.

Selon Ecosia, la plantation d’arbres permet de nourrir les communautés. Les produits provenant d’arbres fruitiers, par exemple, peuvent être consommés par les populations locales ou vendus dans les marchés. «Chaque partie d’un arbre qui croît est utile localement. À l’échelle des villageois, c’est un flux de services qu’on ne soupçonne pas», explique M. Bouthillier. Ecosia affirme que les populations peuvent reconstruire leurs vies dans une région revitalisée plutôt que de migrer à la recherche de meilleures conditions de travail. Par exemple, la fondation Gunung Saran Lester développe des alternatives aux plantations de palmiers à huile en Indonésie et permet aux villageois de gagner un salaire sans vendre leurs terres aux entreprises d’huile de palme. Selon l’étude américaine Perte de forêt vierge en Indonésie en 2010-2012 menée par Belinda Margono, professeure au département des sciences géographiques à l’Université du Maryland, l’Indonésie a perdu environ 6 millions d’hectares de forêt en deux ans, au profit du commerce de l’huile de palme. Ce déboisement agressif détruit l’habitat de l’orang-outan qui doit habiter hors des zones protégées et mène cette espèce à extinction.  

Une fois les arbres plantés, ce n’est pas partie gagnée. « Pour enrayer le recul des forêts, il faut des institutions politiques et publiques solides. Si ce n’est pas applicable au terrain, ça ne sert à rien», note Luc Bouthillier. Les partenaires d’Ecosia sensibilisent donc les populations locales pour qu’elles prennent le flambeau une fois le départ de l’organisme. Par l’entremise d’Entrepreneurs Sans Frontières et d’Eden Reforestation Projects, des communautés à Madagascar ou au Burkina Faso sont formées pour planter des arbres ou labourer les terres et semer des graines.

Du pareil au même

Bien que Ecosia semble le moteur de recherche idéal pour combiner technologie et environnement, un problème se pose, selon Louis Martin. « Ce qui pourrait poser problème, c’est l’efficacité du moteur de recherche», affirme le professeur en informatique à l’Université du Québec à Montréal. Les résultats affichés, parfois imprécis, sont fournis par Bing, moteur de recherche de Microsoft. «Il faut donc comparer Bing et Google. Si les besoins de l’utilisateur sont standards et qu’il veut encourager la plantation d’arbres, il peut aller avec Ecosia, sinon se diriger vers Google», soutient-il

Comme tout bon moteur de recherche, Ecosia s’est muni d’une politique de confidentialité concernant les données personnelles des utilisateurs. Ce document, en anglais seulement, est peu lu par les internautes, en témoigne les nombreuses interrogations dans la foire aux questions d’Ecosia. Un onglet «Confidentialité» a récemment été ajouté par l’entreprise expliquant comment les données des recherches sont protégées. Par exemple, l’utilisateur peut activer la fonction Do Not Track afin d’éviter d’être pisté par les sites consultés. «C’est déclaratif. C’est au bon vouloir du site consulté», note Sébastien Gambs, professeur en informatique à l’UQAM. Ecosia mentionne qu’aucune réglementation ne contraint les sites consultés et que peu d’entre eux respectent cette fonctionnalité.

«Il y a beaucoup de données qui sont transmises à Bing [l’adresse IP, le type de navigateur utilisé, les paramètres de région ou de langue]. Planter des arbres est un objectif louable, mais Ecosia ne fait pas d’effort particulier quant à la confidentialité», affirme Sébastien Gambs. Il mentionne cependant que des outils de sécurisation des données comme TOR peuvent être utilisés par les internautes afin de protéger leur vie privée. Ecosia ne tient que le rôle d’intermédiaire avec Bing et ne semble pas respecter la vie privée des internautes comme les Google de ce monde. « C’est difficile de vérifier si la politique de confidentialité est respectée, mais au moins Ecosia fait preuve de transparence», ajoute le professeur.

Alors que Ecosia reverdit les terres arides des pays en développement, sans toutefois respecter les données personnelles des utilisateurs, un suivi des plantations serait nécessaire pour dévoiler les résultats des projets de l’entreprise et assurer une certaine transparence. «Il faudrait implanter un mécanisme de traçabilité. Il ne faut pas seulement planter un arbre, mais il faut l’accompagner», conclut Luc Bouthillier.

 

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