Allégeances amovibles

jeudi 3 mai 2012 2:46

Par Marie-Michelle Borduas. Photo par Antoine Letarte.

Jean Charest a vogué d’un fédéralisme conservateur à un libéralisme provincial. Thomas Mulcair a troqué son siège de ministre libéral pour celui de chef néo-démocrate. Des politiciens, comme bien d’autres, qui ont défroqué pour mieux se politiser sous une bannière différente. Changements d’allégeances qui ne sont pas sans conséquences dans la politique canadienne.

Le phénomène des transfuges politiques s’est fait remarquer depuis les quarante dernières années. Ambition, divergence idéologique, mésentente avec le chef,  à chaque caméléon ses propres motifs. Mais la décision de changer de parti a un impact majeur sur la carrière d’un politicien. «Quitter un parti c’est quitter son passé, son cercle d’amis et ses relations; c’est un geste coûteux psychologiquement», souligne Denis Monière, professeur au département de science politique de l’Université de Montréal.

Il n’y a pas si longtemps, la politique était une histoire de famille. Femmes et enfants devaient se rallier aux positions et aux idéaux du père. Aujourd’hui, il y a une plus grande indépendance dans le choix d’adhérer au parti qui rejoint le mieux les valeurs individuelles. Le vire-capot est arrivé avec l’explosion des valeurs. «Il [le transfuge] est une conséquence de l’érosion de la loyauté de l’électorat», remarque l’analyste politique et professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP), Robert Bernier.

Les perceptions qu’a le public des changements de parti varient selon les raisons du départ.  Un député qui change de parti pour mieux répondre aux valeurs de son comté sera davantage apprécié. «Ça dépend de la capacité du candidat à agir sur le terrain avant de changer de parti», explique M.Bernier. Pour lui,  le député se doit de faire une enquête qualitative pour sonder les besoins de ses électeurs sur une période minimale de six mois, voire un an. «Sans les sondages, ça peut paraître comme de l’opportunisme politique», conclut le professeur de l’ENAP. Un député qui change de camp lorsqu’il est élu dans sa circonscription depuis quelques années met en jeu la confiance des électeurs. «Cela démontre que la personne s’est trompée quant à ses choix politiques, qu’elle est instable», remarque Denis Monière. Les citoyens pourraient ainsi être désorientés quant aux valeurs véhiculées par leur élu. «Cette attitude est toutefois justifiable si c’est le parti qui a trahi son projet, c’est alors la preuve de la cohérence et de la constance de la personne», nuance ce dernier.

«En général, les militants n’apprécient pas les transfuges qui veulent profiter de la popularité du parti sans avoir contribué au travail partisan», note le professeur de l’Université de Montréal.  «Le nouveau venu fera ombrage aux ambitions de certains en obtenant des privilèges en échange de son adhésion, comme celui de devenir ministre», précise-t-il. Selon Robert Bernier, butiner d’un parti clientéliste à un autre—les libéraux et les conservateurs, par exemple— n’est pas si scandaleux, puisque les associations clientélistes ont un programme large qui tente de rejoindre le plus grand nombre d’électeurs. Au niveau des formations programmatiques, les enjeux sont plus importants, car ces dernières ont un objectif précis.  Le Parti québécois, par exemple, vise l’indépendance du Québec. Toutefois, les députés démissionnaires des derniers mois ont compliqué la tâche à la chef Pauline Marois, qui a dû prendre les grands moyens pour arriver à ses fins. «Le Parti québécois a voté au Conseil national des mesures disciplinaires pour les gens qui quittent le parti», soulève l’analyste politique Robert Bernier.  Un parti a besoin d’une certaine cohésion.

Au sein même d’un parti, le phénomène des «vire-capots» est peu apprécié. «C’est certain que ce n’est jamais bien vu, fait remarquer Robert Bernier. Cela déstabilise le parti.» Certains groupes politiques y voient même une forme de trahison, même si l’image du parti n’est pas nécessairement affectée. «C’est la crédibilité de l’homme qui est en jeu plus que celle du parti.» Selon l’analyste politique, François Rebello qui répète son allégeance au Parti québécois pour finalement aller rejoindre la Coalition avenir Québec le lendemain en est un exemple révélateur.

Déserter peut aussi répondre à un besoin d’agir selon une vision personnelle de la politique. «Quitter un parti pour en fonder un nouveau répond surtout à des motifs idéologiques», remarque Denis Monière. C’est le cas de Jean-Martin Aussant, ancien député du Parti québécois dans la circonscription de Nicolet-Yamaska qui a fondé le parti Option nationale au même moment où François Legault inaugurait sa Coalition. Selon l’enseignant de science politique, «Jean-Martin Aussant a fondé son propre parti parce que l’offre politique de son ancien parti ne correspond plus à ce qu’il estime être la bonne direction à prendre pour la société». Une décision qui ne se fait pas sans heurts. «Fonder un autre parti, c’est encore plus difficile que d’être un transfuge, lance-t-il. Cela signifie recommencer à neuf et combattre ses anciens amis, ses anciens compagnons d’armes.»

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