Quand la mort entre au Parlement

mardi 15 mai 2012 12:34

Par Simon Dansereau

La mort s’était invitée à l’Assemblée nationale depuis deux ans, mais derrière des portes closes. Or, depuis la publication du rapport de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, elle est au cœur des discussions politiques québécoises.

Déposé le 22 mars dernier, ce rapport comporte 24 recommandations pour encadrer et faire reconnaître «l’aide médicale à mourir» comme étant un soin approprié en fin de vie si la personne en fait la demande. Cette disposition, selon le rapport, ne devrait être appliquée que si le malade est résident du Québec, majeur et apte à consentir aux soins. Sa maladie doit être «grave et incurable», sans perspective de rémission». Enfin, la personne doit éprouver des souffrances physiques et psychologies «constantes et insupportables» sans possibilité d’apaisement dans des conditions qu’elle juge tolérables. Mais les avis sont toutefois partagés sur le contenu du rapport. Pour les parlementaires qui y ont travaillé, la Commission a suivi l’avis de la majorité de la population, qui désire un accès très encadré à l’euthanasie. Pour d’autres, ces recommandations pourraient être à la source d’éventuelles dérives médicales importantes.

La présence d’un gouvernement conservateur à Ottawa pourrait avoir des retombées négatives sur le débat. Pourtant, divers intervenants du milieu politique s’entendent pour dire que ce ne sera pas le cas. Amir Khadir, député de Québec solidaire et participant à la Commission, estime que la réaction du fédéral dans ce débat n’a aucune importance. «On s’en balance, car ce sujet s’ajoute à d’autres où le Québec et le gouvernement fédéral ne sont pas au même diapason», lance-t-il. Le médecin de formation ajoute que l’initiative du Québec pourrait alimenter le débat sur l’euthanasie ailleurs au Canada. «Ça aura eu le mérite de brasser la cage face aux intérêts religieux particuliers d’ailleurs au pays, et ce sera à eux de s’adapter.» La députée du Parti québécois Véronique Hivon est plus prudente à cet effet: «C’est difficile à dire, mais le fédéral n’a pas beaucoup de marge de manoeuvre pour contester, car ça concerne les champs de compétences du Québec».

Pour Jano Bourgeois, professeur de science politique au Collège Jean-de-Brébeuf, le dépôt de ce rapport ne suscitera pas de vives réactions à Ottawa. «Ce débat-là n’est pas dans le radar des Conservateurs, qui ont renoncé en partie au Québec. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait de l’intérêt très fort du fédéral pour s’y ingérer», soutient-il. Quant aux retombées politiques du rapport dans les autres provinces canadiennes, M. Bourgeois pense aussi que l’impact sera minime: «Il y a une solitude au Québec. La communication avec le reste du Canada est rompue et les avancées sociales québécoises ne l’intéressent pas. Rien ne fait le pont entre les deux», ajoute-t-il.

Les membres de la Commission ne vont pas aussi loin. Véronique Hivon assure que le débat a été suivi dans les autres provinces et qu’il a suscité un certain intérêt. Elle affirme d’ailleurs avoir donné plusieurs entrevues à la télévision canadienne anglaise depuis la publication du rapport. «Les gens des autres provinces ont pu constater que ce débat fut respectueux, serein et responsable. C’est une force pour la suite des choses», affirme-t-elle. Amir Khadir ajoute que plusieurs provinces ont salué l’initiative des membres de la Commission. Il espère du même coup que l’impact sera positif là-bas. Les deux députés se réjouissent que le Québec soit précurseur en la matière au Canada.

Jano Bourgeois souligne que, même s’il n’y a pas d’obstacles politiques majeurs pour donner suite au rapport, le débat n’est pas clos. Le temps demeure une composante importante dans la réalisation des recommandations de la Commission. «C’est un dossier complexe. On sent qu’il manque de temps, puisque le consensus n’est pas atteint.», souligne-t-il.

À plus long terme, cependant, il pense que ce rapport aura un impact politique majeur au Québec, à cause de la force du nombre de la génération des baby-boomers. «Ce sont eux les futures personnes âgées qui ne veulent pas mourir dans l’indignité. Ce rapport devient donc un projet générationnel. Il répond à une nouvelle conception qu’ont les gens de la mort, et non à une crise circonstancielle.»

ENCADRÉ – Le milieu médical interpellé

Le rapport a suscité de vives réactions dans le milieu médical, plus précisément, chez ceux qui travaillent en soins palliatifs. Le docteur Serge Daneault, qui œuvre dans ce département à l’hôpital Notre-Dame du CHUM, n’est pas du tout satisfait du rapport. «Je ne suis pas d’accord avec sa pensée unique. Il s’appuie sur une posture très délicate et il y a une confusion dans les termes. Juger la souffrance de quelqu’un est très délicat», souligne-t-il. Il juge qu’en ouvrant la porte à l’euthanasie, les dérives sont tout à fait possibles. «Je n’ai pas cette candeur-là, on se trompe toujours», lance-t-il. La docteure Andréanne Côté a un avis plus favorable que son collègue sur le rapport, mais doute de la faisabilité de ses recommandations. «Il est bien construit, méthodique, honnête. Il fait un bon travail de définition des termes. Au-delà du rapport, je suis satisfaite du débat suscité», souligne-t-elle. Les deux médecins s’entendent aussi sur le fait que si les soins palliatifs étaient améliorés dans les hôpitaux, les demandes pour l’euthanasie seraient assurément en baisse.

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