D’un côté à l’autre de l’échiquier politique

mercredi 6 mars 2019 4:18

Chez certaines personnes, le choix d’une idéologie va au-delà d’un alignement politique et devient une question identitaire.
Sarah Rahmouni


Changer d’idéologie n’est visiblement pas chose facile. Il s’agit de se redéfinir au fil du temps et des événements à travers une nouvelle doctrine. Il s’agit de faire peau neuve.

Ce fut le cas de Simon Lefranc, alors qu’il faisait son entrée au Cégep en 2012, lors des grèves étudiantes. Au départ, celui-ci n’était pas en faveur de la grève et cette dernière faisait surtout l’objet de curiosité. C’est à force de parler avec des militants et en joignant les grèves en tant qu’observateur, sans vraiment s’impliquer, qu’il a rapidement été attiré par cette atmosphère militante.

Le contexte portait à la révolte, à la remise en question de la société et du système capitaliste. Il y réfère comme un mouvement d’entraînement : «Plus le contexte avançait, plus on se radicalisait», rapporte Simon.

Maintenant à l’université, il explique s’être déradicalisé avec le temps. Les thèmes auxquels il s’identifiait et pour lesquels il luttait étaient de moins en moins évoqués par ses pairs dans les années qui ont suivi la grève. «On en vient aussi à réaliser que nos efforts n’ont pas abouti à changer la société», confie le jeune homme.

Parallèlement, le contact extérieur ainsi que la différence d’opinions lui manquaient. Il s’est donc mis à lire différents auteurs, rencontrer des gens de différents milieux et d’idéologies divergentes. «On vieillit, on devient moins naïf et avec la routine quotidienne, on est amené à vivre des réalités qu’on ne connaissait pas», ajoute Simon. Ainsi, accompagné du poids des responsabilités de l’âge adulte, l’ex-militant passe d’un courant d’extrême gauche socialiste-marxiste à un tout autre courant plus conservateur du côté de la droite.

Un retour à la société

L’ayant coupé de la société, le militantisme d’extrême gauche occupait tout son temps et avait créé des tensions avec son entourage. Ce dernier changement représentait alors un soulagement pour sa famille et ses proches, ainsi qu’un sentiment de libération pour Simon. Toutefois, ça n’a pas été perçu de la même façon par son ancienne famille militante. Il rapporte qu’il est difficile de sortir de ce milieu et qu’une fois l’avoir quitté, la réconciliation n’est pas possible: «il s’agit d’un milieu avec des pensées presque sectaires», révèle le jeune adulte.

À sa sortie, il a dû faire face au rejet total, à des messages de haine et des menaces. Il lui aura fallu au moins une année pour se faire oublier. Malgré cette rupture, le désir d’engagement est toujours présent, quoique moins important. Il se concentre dorénavant sur la place de l’individu dans la société ainsi que les droits et libertés individuelles sous une perspective de droite, et surtout moins militante.

Selon Allison Harell, professeure au département de science politique de l’UQAM et titulaire de la Chaire en psychologie politique de la solidarité sociale (CPPSS), «les personnes qui sont plus aptes à reconsidérer leurs positions vont avoir un certain profil psychologique, une ouverture au changement, voulant moins d’autoritarisme et plus d’ouverture vers la pensée critique».

Elle répond d’ailleurs au changement d’idéologie de Simon en affirmant qu’en règle générale, l’individu devient plus conservateur au courant de sa vie.

De l’aliénation à la socialisation politique

La jeunesse est la période clé pour le développement des aptitudes politiques, notamment dans le cadre des études supérieures où l’individu est plus susceptible d’être exposé à différents idéaux. Il s’agit d’un processus normal, rappelle Allison Harell. Ce fut également le cas de Victor Rivest, alors qu’il débutait ses études
collégiales. Bien que son changement ait été moins radical, il n’en était pas pour autant moins conflictuel. À la maison, sa famille qu’il décrit comme plutôt bourgeoise s’inscrit dans un courant idéologique de droite. Victor évite donc de parler de politique lors des repas de famille, souvent contrarié, n’osant pas afficher son alignement politique maintenant différent de celui de ses parents.

C’est en côtoyant des gens de différents milieux, adoptant des positionnements de gauche parfois contraires aux siens, qu’il réalise que ceux-ci correspondent mieux à son identité. Ces confrontations idéologiques ont été une occasion pour Victor de former ses idées sans qu’elles soient filtrées par ses parents. Il réalise alors que son entrée au Cégep s’est avérée émancipatrice.

Néanmoins, comme son changement est récent, il estime que celui-ci demeure incertain. «Je suis encore en train de grandir en tant que personne, donc ça pourrait changer», précise l’étudiant.

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