Le dernier souffle des langues malades

mercredi 6 mars 2019 5:00

La moitié des 7 097 langues du monde glisse actuellement vers un déclin certain.

Maude Faucher  


Selon une étude de l’UNESCO réalisée en 2004, 97 % de la population mondiale parle 4 % des langues du monde. Menacées par les «grandes langues» telles que le mandarin, l’espagnol ou l’anglais, plus de la moitié des langues seront en péril d’ici la fin du siècle.

En 2018, l’Europe, le continent le moins menacé par la disparition des langues, comptait 73 langues vulnérables ou potentiellement en danger sur 123, selon l’étude Aménagement linguistique dans le monde menée par le CEFAN de l’Université Laval en 2017. Selon cette même étude, une langue doit compter au moins un million de locuteurs pour espérer rester vivante. Plus de la moitié des langues à travers le monde sont au moins cent fois sous le seuil nécessaire. L’atong, parlé dans le nord-ouest du Cameroun et l’araméen, parlé en Syrie, font partie des langues menacées.

La mort d’une langue est déplorable, parce qu’elle amène avec elle une partie du patrimoine de la communauté qui la parlait. Là où le bât blesse, c’est dans la façon dont les locuteurs sont assimilés par des peuples des langues majoritaires, indique le maître de conférences en sociolinguistique et en anthropologie linguistique à l’Université Sorbonne Nouvelle, James Costa. L’assimilation est la conséquence d’insuffisances démographiques, culturelles, politiques et économiques chez les populations qui parlent une langue minoritaire.

Les locuteurs d’une langue minoritaire dispersés sur un grand territoire dominé par une langue tierce ont de fortes chances d’être assimilés. Éparpiller la concentration des locuteurs d’une langue peu parlée est un geste meurtrier pour la communauté en minorité. Les multiples vagues d’immigration étrangère à Hawaï, par exemple, ont dilué de façon importante la concentration de la population. Les Polynésiens indigènes qui parlent ?lelo Hawai’i, la langue d’origine, ne forment plus que 1,5 % de la population en 2018, d’après l’étude de l’Université Laval.

L’acculturation politique et les guerres

Les populations les plus à même d’être assimilées sont celles qui n’exercent pas de pouvoir politique, indique l’étude de l’Université Laval. Elles n’ont alors d’autres choix que de s’en remettre au groupe linguistique majoritaire afin d’assurer leur représentation régionale, nationale et internationale.

Dans plusieurs pays, le groupe majoritaire qui a la mainmise sur le groupe linguistiquement faible ne cherche pas à protéger la langue minoritaire. Des guerres ont éclaté entre des peuples de langues démographiquement fortes et d’autres en minorité, ce qui a fait perdre une grande partie des locuteurs de «petites langues». Des communautés ont également été éliminées par génocides, amoindrissant des populations et des langues maternelles. Lors du génocide rwandais de 1994, les Hutus ont éliminé 75 % des Tutsis. Affaiblis et n’ayant plus assez de forces pour se débattre, les Tutsis se sont vus dans l’obligation de s’adapter à la langue et à la culture hutu.

«Le fait d’encourager la main-d’œuvre à se déplacer d’Amérique Centrale vers la Californie, [par exemple,] entraîne souvent, sur quelques générations, la perte de la transmission d’une langue.» -James Costa, linguiste

L’impuissance économique

Pour assurer son développement économique, une «petite langue» doit s’appuyer sur le groupe dominant. Dans la plupart des cas, le groupe minoritaire est dans l’obligation de s’acculturer au groupe majoritaire, notamment en apprenant sa langue, pour s’assurer une quelconque emprise sur son économie.

S’appuyer sur le groupe majoritaire pour diriger l’économie de sa communauté peut aussi vouloir dire voyager d’un milieu où la «petite langue» est la langue maternelle vers un milieu dans lequel la langue majoritaire domine. Selon le linguiste James Costa, un tel mouvement trace la voie à l’assimilation du groupe minoritaire. «Le fait d’encourager la main-d’œuvre à se déplacer d’Amérique Centrale vers la Californie, [par exemple,] entraîne souvent, sur quelques générations, la perte de la transmission d’une langue.»

L’impérialisme culturel

L’histoire montre que seuls les peuples qui disposent d’un poids culturel fondé sur des institutions stables, un réseau d’écoles et des traditions écrites réussissent à survivre. Ainsi, les francophones hors Québec qui n’ont pas accès à des écoles françaises sous prétexte que leur nombre ne le justifie pas sont mis en danger d’acculturation linguistique.

L’étude de l’Université Laval indique que «le défi pour les petites langues consiste à se défendre contre l’impérialisme des grandes langues et à exceller sur leur terrain, même si elles ne disposent ni du nombre ni des mêmes ressources économiques et technologiques.»

La perte d’une langue n’est pas nécessairement négative si la communauté n’y tient pas mordicus et ne voit pas un problème à s’adapter et à en apprendre une autre. «Parfois, c’est important pour les locuteurs, parfois ce ne l’est pas», soutient James Costa. «C’est embêtant quand des personnes souhaiteraient pouvoir continuer à parler comme elles l’entendent, mais s’en trouvent empêchées. Ça n’est pas la perte d’une langue qui est grave, mais la manière dont les personnes qui [la] parlent sont traitées», poursuit-il.

Leave a reply

required

required

optional