Une autre confrontation entre frères ennemis

jeudi 7 mars 2019 5:00

Après une nouvelle altercation avec la Russie, l’Ukraine déclare l’état d’urgence et instaure la loi martiale, rendant incertaine l’issue de ce conflit.

Florence Tanguay


L’Ukraine a mis en place la loi martiale dans certaines de ses régions le 28 novembre 2018 pour une période de 30 jours, à la suite de l’arraisonnement et la capture de deux de ses navires par la marine russe pour violation des eaux territoriales près du pont du détroit de Kertch.

Adoptée à la majorité, par 276 députés contre 30, la loi martiale est en vigueur en Ukraine depuis le 28 novembre 2018 dans ses régions frontalières et côtières. Le projet de loi était valable pour une durée de trente jours et renouvelable pour trente jours supplémentaires, donc jusqu’au 26 janvier 2019 inclusivement. La déclaration de l’état d’urgence a permis au pays de mettre en suspens les droits fondamentaux de ses citoyens. Ceux-ci pouvaient être appelés à prendre les armes à la demande du président, Petro Porochenko. Les frontières ukrainiennes étaient aussi fermées aux résidents russes âgés de 16 à 60 ans.

 

L’une des causes possibles

L’incident ayant mené l’Ukraine à réagir ainsi est survenu le 25 novembre 2018, dans les eaux de la mer d’Azov, séparant la Russie de la Crimée, annexée par Vladimir Poutine à la suite d’un long conflit en 2014. Trois navires ont été interceptés dans cette mer, où des coups de feu russes ont blessé six marins ukrainiens, tandis que 24 autres ont été capturés. Selon le journal Le Monde, ils ont été incarcérés en Russie, en détention dite préventive, jusqu’au 25 janvier 2018.

Selon Mark-David Mandel, professeur de science politique spécialisé en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et ex-URSS à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), l’accrochage entre les navires est probablement dû à une initiative du président ukrainien pour tenter de retarder les élections du 31 mars 2019 qu’il est en voie de perdre, considérant qu’il est présentement assez impopulaire auprès de la population.

Les navires doivent toujours être dirigés par des marins russes lorsqu’ils circulent près du pont de Crimée depuis que l’infrastructure a fait l’objet de menaces de la part des Ukrainiens à partir de son inauguration en mai 2018. Cette règle qui a été édictée par le plus grand pays du monde avait toujours été respectée avant le 25 novembre 2018, ce qui en a fait sourciller plus d’un. Jacques Lévesque, professeur de science politique à l’UQAM spécialisé en politique de l’Europe de l’Est, croit que «cela a peut-être été fait pour empêcher une défaite trop rapide de Porochenko aux élections, prolonger le délai, puis faire la preuve qu’il est un homme fort, prêt à défendre la nation face à l’agression russe».

 

Relations tendues

La Russie et l’Ukraine ont des rapports conflictuels depuis longtemps, énonce Jean Lévesque, professeur d’histoire à l’UQAM spécialisé dans l’histoire de la Russie au XXe siècle. La relation entre les deux pays «est une suite d’apaisements et de tensions, pas une relation amour-haine, mais des frères ennemis», avance-t-il. «D’une certaine façon, ils sont proches, mais en même temps ils sont incapables d’établir une relation stable à long terme», ce qui est d’autant plus vrai puisque les électeurs ukrainiens alternent depuis la dislocation de l’URSS, en 1991, entre des présidents prorusses et antirusses.

L’histoire chargée de ces deux pays et les attitudes mitigées des Ukrainiens à l’égard de la Russie rendent la résolution de ce conflit difficile à prévoir. Les trois experts consultés s’accordent pour dire qu’aucun des deux États souverains n’aurait avantage à relancer les hostilités de façon ouverte et délibérée, notamment au moyen d’attaques armées. Il s’agirait donc surtout de négociations. Selon le spécialiste de la politique de l’Europe de l’Est Jacques Lévesque, la situation «serait relativement facile à régler, mais il faudrait codifier un certain nombre de règles, et c’est ça qui risque de traîner.»

 

Conclusion nébuleuse

L’historien Jean Lévesque croit que la situation pourrait s’arranger seulement si les Ukrainiens se lassent de ce genre de conflit et nomment un président plus complaisant envers la Russie. Le pays sous la gouverne de Poutine étant clairement en position de force dans ce genre de confrontation, la Crimée n’est plus un enjeu à ce stade.

Historiquement, elle n’a jamais appartenu à l’Ukraine. Elle a symboliquement été donnée en cadeau par Nikita Khrouchtchev en 1954, à l’époque de l’URSS. «Il y avait déjà une majorité de Russes qui vivaient là, près de 70 %» lors de l’annexion, énonce Jacques Lévesque. Selon lui, «même si les gouvernements ukrainiens réclament encore la Crimée, ils savent très bien que c’est terminé, qu’il n’y aura pas de retour en arrière».

Cette nouvelle confrontation entre les deux pays de l’Europe de l’Est a suscité peu de réactions de la part de la communauté internationale. L’Union européenne s’est contentée de réaffirmer l’intégrité territoriale de l’Ukraine et son droit de naviguer dans le détroit de Kertch. La France a demandé à ce que les marins soient libérés et l’Allemagne a proposé une médiation franco-allemande. Jean Lévesque affirme qu’il «n’y a pas de volonté ferme de la part des Européens et des Occidentaux d’appuyer l’Ukraine». Il conclut en disant que les deux frères ennemis seront poussés à trouver un compromis. Ils devront régler leurs problèmes de famille, car «personne ne va aller en guerre pour eux et personne n’est prêt à risquer un conflit qui dégénère».

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