Les grands oubliés

lundi 11 mars 2019 9:07

Trop affairé au discours du plein emploi, le gouvernement fédéral en oublie la situation toujours précaire du chômage dans ses provinces.

Léa Carrier


Si la situation de l’emploi au Québec semble s’être améliorée au cours des dernières années, plusieurs groupes de défense des droits des sans-emplois affirment que les chômeurs sont toujours captifs d’un régime d’Assurance-Emploi désuet.

D’apparence, toute la nuance s’y tient. Les quelques 177 500 emplois créés depuis 2015 au Québec témoignent assurément d’une période fertile de son marché du travail. Seulement, le doctorant en histoire et chargé de cours en relations industrielles de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Benoit Marsan, rappelle l’importance de se méfier de ces chiffres records. «Ce n’est pas parce qu’on crée des emplois qu’ils sont nécessairement des emplois à temps plein, avec des bonnes conditions et des salaires décents», explique-t-il.

L’auteur du livre Battez-vous, ne vous laissez pas affamer! donne l’exemple de ces milliers de travailleurs qui perdront leur emploi dans la fermeture imminente de l’usine d’Oshawa de General Motors, comme annoncée à la fin de l’année dernière. «Ce sont des gens qui touchaient des 50 000 à 60 000$ par année et dont la plupart devront se tourner vers l’industrie du service», affirme M. Marsan, parlant d’un secteur qui, malgré la multiplication des possibilités d’emplois, offre des salaires parmi les plus petits sur le marché.

 

Des taux trompeurs

Une augmentation autant marquée des places sur le marché du travail devrait se refléter sur le taux de chômage. Benoît Marsan y apporte toutefois une précision: «Statistiques Canada ne compte pas le taux de chômeurs, mais plutôt le taux de chercheurs d’emplois».  Selon le questionnaire téléphonique de l’agence gouvernementale, un individu perd son statut de chômeur s’il n’a pas activement cherché d’emploi durant les quatre dernières semaines, une condition excluant toute personne bénéficiant de l’aide sociale ou en situation d’itinérance.

Le dernier bilan de Statistiques Canada paru en juin 2018 estime le taux de chômage de la province à 5,4%, un résultat qui pourrait être faussé. «En analysant ces chiffres, il faut tenir compte des enjeux de pouvoirs, des définitions et des relations par rapports à la loi qui se cachent derrière (ces enjeux)», prévient Benoît Marsan.

 

«Un système à multi trappes»

Plein emploi ou pas, l’ancien aspirant chef péquiste et porte-parole du Conseil National des Chômeurs, Pierre Céré, estime que ces chiffres n’ont pas une grande importance. «Le marché de l’emploi au Québec connaît peut-être une période phénoménale, mais nous, nous sommes préoccupés par la situation du chômage, toujours freinée par les mêmes problématiques.»

Au cours des dernières années, les discours médiatique et politique du plein emploi ont eu plus d’impact que ceux des failles du régime d’assurance-emploi. «Les médias ne parlent plus du chômage, affirme à son tour Martin Richard du mouvement Action Chômage (MAC).  Ce n’est plus un sujet d’actualité pour eux, ni une priorité».

Selon lui, il est certain que le gouvernement ne veut pas payer pour les chômeurs. «C’est une sorte de violence, clame-t-il. Parmi ceux que nous aidons, certains n’ont eu droit aux prestations que pendant 18 semaines, alors qu’ils devraient y avoir droit jusqu’à 52 semaines». Les chômeurs, pressés par la crainte de perdre l’aide financière du régime, considèrent alors l’emploi au salaire minimum comme l’unique issue possible.

Cette alternative, qui ne respecte que très rarement leurs degrés de compétence, a été rendu acceptable, en 2012, par la réforme sur la notion d’emploi convenable, proposée par l’ancien premier ministre du Canada. La notion d’emploi convenable, exigeant que le futur emploi du chômeur reflète ce qu’il exerçait auparavant, avec les mêmes conditions et avantages, était alors abolie.

Pour Benoît Marsan, il s’agissait de la seule condition qui assurait un certain respect des droits et du niveau de vie des chômeurs. «Aujourd’hui, un chômeur qui avait un emploi à 30$ de l’heure pourrait se retrouver à accepter un emploi à 15$ de l’heure, s’indigne le chargé de cours à l’UQAM. Plus personne n’est là pour le défendre».

Que le chômeur demeure au sein du Régime d’assurance-emploi avec un taux de prestations égalant à peine 55% de son salaire initial ou qu’il se tourne vers des emplois mal rémunérés, l’appauvrissement du chômeur apparaît substantiel à ce «système à multi trappes», fait savoir Martin Richard, lui qui espère toujours la modernisation du Régime d’assurance-emploi.  Le rédacteur du prochain Guide des conseils pratiques aux chômeurs et chômeuses souhaite notamment une extension de la durée minimale des prestations à 35 semaines, ainsi qu’un taux de prestation des chômeurs à 70%.

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