Tracer la ligne entre fiction et réalité

lundi 11 mars 2019 11:17

À l’heure de la consommation compulsive de séries, de nombreux chercheurs se questionnent sur la place des représentations du suicide au coeur du contenu fictionnel afin de comprendre l’influence de celle-ci.

Adèle Michaud


Bien que le suicide reste l’un des phénomènes tabous de notre société, sa représentation télévisuelle augmente et fait l’objet de nombreuses polémiques au sein de récentes recherches. Certaines études alarmantes démontrent que la présentation de comportements autodestructeurs dans certains films et séries télévisuelles s’avérerait problématique pour un bassin d’auditeurs déjà enclin à ce genre de comportements.

«L’une des raisons pour lesquelles on se préoccupe de la question, c’est parce que des gens déjà fragilisés pourraient être incités à adopter de tels comportements autodestructeurs et à éventuellement les reproduire, jusqu’à tenter le suicide», explique Luc Dargis, agent de recherche au Centre de recherche et d’intervention sur le suicide, enjeux éthiques et pratiques de fin de vie (CRISE) de l’Université du Québec à Montréal.

Plusieurs émissions, comme la série à succès 13 Reasons Why, ont suscité la controverse. La série plonge le téléspectateur dans la détresse d’une adolescente qui s’enlève explicitement la vie et qui laisse 13 enregistrements audio expliquant les raisons de son suicide. Netflix, coproducteur de l’émission, a lui-même financé une étude visant à mesurer les impacts des thèmes abordés tels que le suicide, le viol et le harcèlement en milieu scolaire.

L’étude en question comportait cependant certaines faiblesses quant à la méthodologie, selon Catherine Rioux de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS). «Aucune mesure ne fut prise pour quantifier le nombre d’individus vulnérables au suicide sur l’échantillon de personnes sondées et c’est pourtant ce type de personne qui pourrait être fragilisé par ce contenu. Les résultats furent donc très positifs, mais l’éloquence de l’étude reste à déterminer», avance-t-elle.

 

Des impacts directs

Durant les trois semaines suivant la diffusion simultanée de 13 Reasons Why, une hausse d’au moins 900 000 recherches incluant le mot-clic «suicide» sur Google a été constatée par des chercheurs du journal médical américain JAMA Internal Medicine. Il s’agit d’une augmentation de 19 % en fonction des prévisions de l’outil Google Trends et des tendances historiques de ce type de recherche, selon l’étude qui précise que les recherches portaient notamment sur les méthodes de suicide ainsi que sur sa prévention.

Si le média illustre explicitement certains comportements autodestructeurs et que ceux-ci sont romancés, les auditeurs vulnérables pourraient y voir un type de renforcement par l’identification. «Lorsque le suicide est associé à une forme de récompense comme une très grande cérémonie funéraire ou une résolution de conflits dans la communauté, l’acte semble glorifié et c’est là que ça devient plus dangereux», explique Mme Rioux.

 

La justesse des représentations du suicide

Un phénomène couramment étudié en psychologie sociale est celui du suicide en grappe, principe selon lequel le taux de suicide demeurera stable selon les ressources de la société ainsi que sa culture. Ce taux peut toutefois augmenter abruptement à certains moments, dû à différents facteurs. La médiatisation des comportements suicidaires est l’un des éléments ayant attiré l’attention des chercheurs en psychologie d’intervention.

«Non seulement il fut démontré que lorsque ce genre de contenu était mis de l’avant dans les médias, fictionnels comme informatifs, le taux de suicide augmentait, mais la manière de le faire s’agençait avec celle démontrée», précise Luc Dargis, agent de recherche du CRISE. Certains mécanismes ont été avancés afin de contribuer à vulgariser le lien observé entre le traitement médiatique du suicide et la hausse des comportements suicidaires dans la population.

La pertinence de l’illustration du suicide dans les fictions comporterait d’importantes lacunes, a révélé une étude du département de psychiatrie de l’Université australienne de Tasmanie. Sur un échantillon de 71 couvertures de suicide en fiction, 15 cas ne présentaient aucun motif clair et 44 cas se basaient sur un seul motif de nature sociale. «Le fait d’associer un phénomène aussi complexe et multicausal que celui du suicide à un facteur unique et simpliste ne peut qu’être nuisible», affirme le chercheur Luc Dargis. Cette association risque de rendre ce comportement tolérable, même considérable selon les experts.

Au Québec, environ 1100 suicides sont recensés chaque année. «Le phénomène laisse d’innombrables personnes dans le deuil et tend à fragiliser une panoplie d’individus. Il faut donc à tout prix éviter de le simplifier ou encore de le banaliser», déclare Catherine Rioux. Rester vigilant face à ce genre de contenu et à ses possibles dangers reste la meilleure manière de l’aborder, soulignent Mme Rioux et M. Dargis.  

Ressources d’aide
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Tel-jeunes : 1-800 263-2266 ou par texto 514-600-1002

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