Quand le tourisme s’invite à la prière

mardi 16 avril 2019 2:56

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la Turquie profite d’un intérêt marqué pour les pratiques spirituelles des derviches tourneurs.


Léa Carrier

Longtemps persécutées par les autorités turques, les confréries musulmanes soufies sont aujourd’hui au cœur d’une véritable entreprise de commercialisation touristique, font savoir plusieurs analystes.

Tous les guides de voyages en font un point d’honneur : assister à une cérémonie du sam?‘, cette danse traditionnelle au soufisme, est une activité incontournable lors d’un séjour en Turquie. Au-delà de son aspect artistique, le sam?se veut d’abord une extension de la pensée mystique, qui prône une union intime entre l’homme et la divinité.

Bercés par les pleurs d’une flûte à roseau et la fougue des percussions, les membres de cette confrérie musulmane pivotent sur la pointe des pieds dans une valse extatique qui peut durer jusqu’à une trentaine de minutes. Surnommés «derviches tourneurs», les pratiquants de cette forme de méditation et de prière active espèrent ainsi entrer en communion avec le divin.  

«Ce n’est pas tout à fait une danse, dans le sens esthétique que les Occidentaux entendent», explique le directeur du Groupe d’études turques et ottomanes de l’UQAM, Sylvain Cornac. Il serait plutôt question d’une «expérience mystique vivante», où le tournoiement du corps, porté d’abord par un mouvement de l’âme, lierait l’homme à Dieu.

Phénomène de mode

Au courant des dernières décennies, ce ballet hypnotique de tuniques blanches a pris, sous l’oeil étranger, la forme d’une curiosité. «Les derviches tourneurs sont devenus une véritable attraction touristique en Turquie. C’est quasiment si on ne peut pas [s’empêcher] d’en payer un pour danser autour de sa table au restaurant», exemplifie M.Cornac.

Si certains soufis craignent une dénaturation de leurs rites sacrés, d’autres voient à travers cette même folklorisation un porte-voix au message musulman. «Ces confréries ont compris qu’un message passe aussi par la culture touristique. Autrement dit, l’islam profite d’un canal qui répand plus facilement sa pensée, là où il est plus difficile d’en parler», observe le professeur de théologie et histoire des religions à la Luxembourg School of Religion & Society, Alberto Fabio Ambrosio.

Même le site officiel de tourisme de la Turquie, État qui a longtemps martelé sa laïcité, réserve une page complète à la promotion du sam?; un discours quelque peu paradoxal, considérant le passé houleux entre les autorités turques et les confréries musulmanes mystiques.

De l’interdiction à la promotion

Loin d’avoir toujours été à l’avant-scène du tourisme turc, les soufis ont déjà été la cible de violentes persécutions. Discrimination, destruction de mosquées, suppression des ordres : la chasse au soufisme a atteint son point culminant en 1925, alors que les autorités turques ont interdit la pratique de leurs croyances. Ceux-ci craignaient que le caractère superstitieux de ces confréries ne retarde le processus de modernisation de l’État.

En 1950, forcé de reconnaître l’attachement populaire turc à l’islam, le gouvernement revient sur sa position et permet les pratiques soufies, sans toutefois les légaliser. «C’était purement dans un intérêt touristique que l’État turc a réautorisé le sam?», précise la doctorante en religion et systèmes de pensées à l’École pratique des hautes études, Ay?e Akyürek.

 

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