Une foule qui fait de l’effet

mardi 16 avril 2019 3:07

Manifestation pour le climat, mouvement des gilets jaunes ou des carrés rouges, l’effet de foule est partout, mais n’a pas toujours les mêmes impacts.


Gabriel Provost

Chaque année, les rues de partout au Québec et au Canada sont le théâtre de grands rassemblements. Alors que des millions de personnes peuvent manifester pacifiquement à certains endroits du globe, ailleurs, les autorités doivent se préparer à un combat contre les foules qui leur font face.

Le vendredi 15 mars a été, à Montréal comme dans 2083 autres endroits sur le globe, une journée de manifestation contre le réchauffement climatique. «C’est vraiment un effet insane être dans un groupe comme ça! On sent qu’on a du pouvoir!», s’exclame Pascale, une étudiante du Cégep du Vieux-Montréal, qui était présente à la Grande Marche pour le climat du 15 mars à Montréal comme à plusieurs autres manifestations, étant donné son implication dans divers mouvements étudiants.

Alexia Dion, co-porte-parole du mouvement La planète s’invite à l’Université de Sherbrooke a constaté la même ambiance frénétique dans sa ville : «C’était tellement un beau moment! Ça crie, ça court, c’est vraiment un moment intense en émotions».

«De voir que c’était des gens de tout plein de milieux: primaire, secondaire, cégep, uni, c’était comme… Wow!», poursuit la porte-parole, qui a marché à la tête des 1500 personnes ayant défilé dans les rues de Sherbrooke le 15 mars pour manifester leur insatisfaction face aux mesures gouvernementales en environnement.

Selon l’enseignant en sociologie au Cégep du Vieux-Montréal, Barthélémy Ludwikowski, les personnes dans un regroupement sont unies quand elles réalisent qu’elles ont du pouvoir pour faire changer les choses. Elles ont alors «conscience du rapport de force étant donné qu’il y a un groupe. Cela entraîne des gens dans un combat qui à priori n’auraient pas rejoint», explique M. Ludwikowski.

Ce dernier cite les manifestations anti-Bouteflika en Algérie comme exemple d’effet de foule «positif». «Pendant des décennies, [les Algériens] n’ont pas manifesté et maintenant ils font des actions contre le gouvernement», lance le professeur de sociologie, en précisant que les critiques des manifestants envers leur dirigeant a permis aux Algériens de se soulever et de s’unir face à lui, chose impossible dans un passé pas si lointain.

Décisions influencées par le groupe

La sociologue et professeur à l’UQAM, Emmanuelle Bernheim, mentionne que ce sentiment de faire partie de la masse lors de manifestations mène certains individus à poser des gestes qu’ils n’auraient pas autrement faits. «Dans la foule, il y a une espèce de conscience de foule qui se développe. Ce n’est plus la conscience individuelle de chacun qui mène aux décisions [c’est] plutôt [celle du groupe]», précise-t-elle.

Ce n’est pas uniquement la conscience du groupe qu’il faut étudier lorsque l’on s’intéresse à l’effet de foule, c’est aussi la responsabilité, fait valoir la professeure titulaire d’une double formation en sciences sociales et en droit. Dans un large attroupement, il est plus difficile d’identifier clairement les individus qui ont commis des gestes répréhensibles ou encore de déterminer qui en est responsable. Mme Bernheim s’imagine la réflexion d’un manifestant: «Qui a la responsabilité? Ce n’est peut-être pas moi qui ait initié le mouvement, j’y participe, mais admettons qu’il se passait quelque chose, qui va avoir la responsabilité de ce qui va s’être passé? Dans une foule, c’est très nébuleux». Pour les individus qui se présentent au rassemblement avec l’intention de commettre des actions répréhensibles comme de la casse, la foule apporte une protection voire même un anonymat.

Foule nombreuse n’égale pas pour autant plus de débordements

Théoriquement, plus une foule est grande, plus il y a de chances que des débordements se produisent. Toutefois, l’un des facteurs à ne pas négliger, surtout lorsqu’il est question de manifestations, est la cause qui est défendue par les individus qui sont présents puisque certaines causes tournent plus facilement à la violence, prévient la sociologue.

Mme Bernheim mentionne le mouvement des gilets jaunes en guise d’exemple de mouvement dérapant en raison du contexte politique. «Étant donné qu’il y a peu d’écoute de la part du gouvernement, il y a une escalade comme quoi si on pose des gestes plus gros, peut-être que le gouvernement va finir par nous prendre [davantage] au sérieux comme interlocuteur», témoigne Emmanuelle Bernheim. Ainsi, le nombre de manifestants n’est pas forcément en cause des débordements, puisque le contexte politique incite parfois à la violence.

Comme le fait remarquer M. Ludwikowski, il n’y a  «pas nécessairement plus de risque de débordements s’il y a plus de gens. En Algérie, ils sont des millions dans les rues et il n’y a pas de débordements». Pour le sociologue, c’est davantage le contexte qui se veut déterminant que le nombre de manifestants dans le risque de débordements : «est-ce qu’il y a une tradition de manifestation ou pas? Il y a une différence entre la France et l’Algérie, où il n’y a pas de manifestations au même niveau». L’État algérien a longtemps réprimé l’idée des manifestations, mais la population a réalisé le mécontentement général, ce qui a mené les Algériens à aller manifester pour tenter de destituer leur président, et ce, pacifiquement tout en étant des millions à la rue.

Plus près de la réalité québécoise, Mme Bernheim rappelle qu’«en 2012, le gouvernement ne se montrait pas prêt à négocier avec les associations étudiantes et les manifestations ont duré, en plus d’utiliser la répression policière». Certaines interventions des policiers ont été jugées comme exagérées et ont mené à des violences à l’époque. Les forces policières peuvent être également responsables de l’escalade de la violence.

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