La bonne volonté d’André

dimanche 13 novembre 2011 6:22

Par Marie Kirouac-Poirier

Le CRAN bonjour, comment puis-je vous aider, how may I help you? Ah bonjour docteur. L’infirmière qui s’occupe du patient X? Un instant, j’vous transfère…

Le réceptionniste lève les yeux, m’aperçoit, me fait signe de m’asseoir.

2 novembre, 10h45.  Dehors le ciel est bleu, mais l’air est froid. Ici, les murs sont blancs et couverts d’affiche de prévention et de traitement contre le sida et l’hépatite C. Je suis dans une salle d’attente semblable à celle d’un hôpital. Mon exploration commence. Le sujet de ma quête: le parcours de volonté de ceux qui consommaient, consomment et parfois même consommeront pour toujours des opiacés.

Madame Pierrette vient me chercher. On monte à son bureau. Représentante des employés du CRAN, Pierrette Savard a longtemps été intervenante. Elle m’explique les rouages du centre. La théorie en bref : les opioïdes (aussi appelés opiacés) sont des drogues provoquant des effets similaires à ceux de l’opium. Parmi les plus connus : l’héroïne et la morphine. Le centre de recherche et d’aide pour les narcomanes (CRAN) est un des rares centres montréalais offrant le traitement de substitution par méthadone. Il offre également un suivi psychosocial aux usagers.

Le traitement de substitution consiste à se rendre chaque jour dans une pharmacie pour pouvoir ingérer sa dose de méthadone et ainsi ne pas ressentir les effets physiques et psychologiques du manque. Certains auront recours à ce traitement pour une période déterminée, d’autre y seront contraints toute leur vie.

7 novembre, 13h15. Dehors le ciel est bleu, mais cette fois-ci l’air est chaud. Surveillé par des caméras, insistent les affiches sur la bâtisse. J’entre dans un bloc carré et rouge. Rouge comme les cheveux de Chantal qui m’accueille le sourire aux lèvres. Elle raconte les défis et le quotidien des usagers du centre. Mais d’abord, elle se raconte! Chantal Perron, intervenante au centre Méta d’Âme. Chantal Perron, femme engagée qui lutte pour les droits des toxicomanes. Chantal Perron, femme de lettres qui jadis lançait un magazine. Chantal Perron, femme de la méthadone pour le meilleur et pour maintenant 16 ans. En attente d’un traitement pour traiter sa dépendance à l’héroïne, c’est finalement en contractant le VIH qu’elle l’a obtenu dans l’immédiat.

Si le traitement de substitution par méthadone fait incontestablement preuve d’efficacité, les médecins qui veulent s’en occuper sont rares et ce soin n’est pas octroyé à qui le veut bien. Les listes d’attente sont longues et ceux qui y sont priorisés demeurent une minorité critique. C’est seulement en attrapant un virus mortel que Chantal a pu obtenir immédiatement son traitement. Autrement, elle aurait dû attendre deux ans.

Méta d’Âme est un centre d’entraide par les pairs pour les dépendants aux opioïdes. Centre de ressources et d’informations, il met à la disposition de ses usagers des installations sanitaires, des ordinateurs et des repas à prix modiques. Il propose également une panoplie d’activités : sorties culturelles, activités de plein air, ateliers d’art et groupes de discussion afin de promouvoir et de tenter de bâtir une vie communautaire active.

Le centre abrite 22 logements de réinsertion. Chantal me fait visiter. 22 studios flambants neufs, un toit vert, une salle communautaire. Les lieux de rencontres sont nombreux. On veut créer une vie sociale, mais dans les faits, il n’est pas toujours évident de connecter ensemble des gens qui tentent de s’extirper de leur bulle opiacée. Toutefois, rien d’alarmant, le bénévolat est en croissance et le taux de participation aux multiples activités est de plus en plus élevé. Changer les mentalités, ça prend du temps, mais les efforts des intervenants portent fruit et la lenteur des changements souligne leur durabilité.

Sur un des paliers, on rencontre André, un locataire. Il travaille désormais pour le centre. André nous ouvre la porte de son appartement. «Mon espace cuisine, mon lit, mon balcon» : on a droit à une rapide description des lieux. André est bien chez lui et il est très reconnaissant. «On arrive ici avec notre bonne volonté et le reste est fourni», lance-t-il en souriant.

Ici, on est loin du système qui te rejette quand tu désobéis. Ta désintox, on l’a vécu et on sait que c’est quand tu rechutes que tu as le plus besoin d’aide. Ici, on sait aussi que l’abstinence totale, ce n’est pas pour tout le monde, et que parfois, vaut mieux apprendre à gérer sa consommation. Ici, on mise sur l’apprentissage et la prise de conscience. Les choix, peu importe soient-ils, c’est toi qui dois les faire.

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